25 ans du Björk Post.  Spécial à Mondo Sonoro (2020)

25 ans du Björk Post. Spécial à Mondo Sonoro (2020)

5 juin 2022 0 Par Le Caiman

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Confirmation mondiale de l’improbable superstar islandaise bjork est venu avec une œuvre qui combinait de manière visionnaire les rythmes électroniques avec la pop sous ses nombreuses formes

Un album comme celui-ci serait-il possible aujourd’hui ? « Publier »? Les conditions seraient-elles remplies ? Il y a exactement 25 ans, la musique électronique et la pop n’étaient pas encore des sphères parfaitement indissociables. Bien au contraire. Oui, la culture rave avait atteint son apogée, les échos de Madchester s’étaient estompés comme une rumeur lointaine, la lysergie cyberdélique de Primal Scream – en nécessaire collaboration avec Andrew Weatherall – avait donné le ton et le trip hop était une entité créative bien établie, avec Portishead et Tricky rejoindre Massive Attack pour compléter leur sainte trinité. Mais guitar pop et musiques électroniques suivaient toujours des chemins parallèles, ne traçant pas toujours des diagonales qui leur permettraient d’atteindre un point de rencontre : rappelons qu’il s’agissait d’un rock alternatif de pointe – entre les pulsations matures du noise et le post-hardcore naissant –, le substitue le grunge et la brit pop rash (qui a connu son plus haut niveau de paroxysme ce même été, avec le duel absurde au sommet médiatique entre Blur et Oasis) les styles qui ont pris le plus de minutes sur la grille MTV ou sur les échelons des plus aguerris émissions de radio.

Excusez une anecdote personnelle qui peut être très illustrative : dans l’après-midi du 26 août de cette année-là, votre humble serviteur a résolu sa frustration face à l’impossibilité d’accéder à une tente très bondée pour voir les Foo Fighters au festival de Reading avec un concert, encore moins tôt pour la foule, au milieu de l’immense campagne qui s’étend devant la scène principale du festival. J’ai joué dedans bjork. Et ce qui dans l’esprit étroit – du moins à l’époque – était décrit comme un second cours, un prix de consolation, a fini par être l’une des expériences live les plus inoubliables de sa vie. Après « Hyperballad » et ses feux d’artifice (au propre, pas seulement au figuré), plus rien n’était pareil. En termes de franchissement des barrières génériques, d’audace créative, d’intertextualité et d’interdisciplinarité et de défi aux canons préétablis, il n’y a pas de comparaison entre les deux parcours, au-delà des goûts. Mais nous le savons maintenant, 25 ans plus tard. Bienheureuse ignorance, la jeune de 21 ans. Qui va le récupérer ?

Ambition, diversité, audace

« Publier » (One Little Indian, 1995) n’est peut-être pas le meilleur album bjork. Ou peut-être oui. La barre qu’il a réussi dans ses quatre premières longueurs était si haute qu’il n’est pas facile de discerner laquelle de toutes a marqué un point le plus critique ou semé une marque plus indélébile. Nous parlons d’une tétralogie non planifiée, qui a fini par voir pâlir tout dernier fruit, tout produit de sa continuité, jusqu’à ce que le temps génère une certaine distance, quelque chose de moins inclément. Oui, on peut dire, sans crainte d’en faire trop, que c’était le plus électronique au sens large du terme. Celui qui a le plus surpris par son audace. Celui qui correspond le mieux à une époque et à un lieu : Londres au milieu des années 1990. Bien qu’une partie de son contenu ait été esquissée dans les Compass Points of the Bahamas, des études fétichistes pour Grace Jones ou Talking Heads. C’est aussi, sûrement, la plus collective, la plus assemblée et la plus diversifiée de toutes ses entreprises.

Seul un esprit ouvertement sans préjugés, en proie à un instinct omnivore qu’il était bjorkpouvait faire un album comme celui-là et s’entourer d’un groupe de collègues comme celui-là, qui se nourrissait encore de la masse salariale du surprenant « Début » (One Little Indian, 1993) et l’étoffa de quelques ajouts de poids : Nelle Hooper, ancienne membre du collectif Wild Bunch et Soul II Soul, collaboratrice d’abord avec Massive Attack et, des années plus tard, avec Madonna, était à nouveau présente. Il y avait Graham Massey, l’un des architectes de l’acid house britannique à la tête de 808 State, que l’Islandais connaissait déjà bien après avoir travaillé avec lui à Manchester pour son album « ex : leen 1991 : « Army of Me » et « The Modern Things » dataient de 1992, mais n’étaient pas inclus dans « Début » (1993). Ils étaient réservés à celui-ci. Il y avait Tricky, le chevalier noir du trip hop, son chaman des profondeurs, le côté le plus sombre et (en même temps) le plus pro-jamaïcain du style. Il y avait Howie B, qui allait devenir le Pygmalion électronique de U2 dans quelques années seulement. Il y avait la programmation de Marius De Vries et les arrangements de cordes du Brésilien Eumir Deodato. Et il y avait, même si elles étaient loin d’être présentes, les influences de A Guy Called Gerald, Leftfield, Orbital, Underworld, LFO ou encore Aphex Twin (et toute l’équipe Warp), références cruciales et publiquement assumées, quintessences de l’IDM en plein post- décollage rave, métabolisé dans son esprit avec le même naturel que cette vocation pour des refrains pop de haut vol et des inflexions vocales impossibles, hors normes.

Du noir et blanc à la couleur

bjork a su résumer l’irrépressible magma sonore qui bouillonnait autour de la capitale britannique au milieu des années 90, la pulsation de son circuit de clubs, pour la rapprocher du grand public avec la même certitude avec laquelle Madonna faisait de même depuis des années dans son domaine particulier, rapprochant le rythme de n’importe quel courant underground des charts dans un exercice magistral d’absorption, d’appropriation, de vampirisation ou peu importe comment vous voulez l’appeler. Une affaire de génie, en tout cas. Et de flairer les signes des temps, de devenir obsédé de ne pas perdre de vue la pointe de la modernité et de savoir s’entourer des bons talents. Ils en savent beaucoup tous les deux. L’impressionnante couverture de Stéphane Sednaoui, marquant le territoire en polychromie par rapport au traditionnel noir et blanc de Jean Baptiste Mondino sur la couverture de son prédécesseur, indiquait déjà clairement où allaient aller les clichés : une explosion de couleur aux contours maximalistes, en opposition au minimalisme de « Début » (1993). Alors que celui-là pouvait insinuer de timides tentatives, celui-ci montrait déjà des plongeons en planche. Aux sonorités de coupe industrielle, aux rythmes de gros tonnage, au trip hop obsédant et douloureux, dans une sorte de Broadway électronique, aux incursions tropicales, aux refrains si impudemment mémorables – sans le moindre soupçon de rougissement de se nicher dans le le cerveau du fan par des moyens directs – comme celui de la stratosphérique « Hyperballad », peut-être sa meilleure chanson.

La technologie au service des émotions

« L’ordinateur est humain parce que c’est un outil ; la musique faite avec des ordinateurs est de la pure imagination, comme un fantasme », a soutenu l’Islandais dans les pages de The Face. Le punk et l’indie disloqué et exotique des Sugarcubes étaient loin, même si seulement trois ans s’étaient écoulés. Il y avait un monde déjà insondable entre « Restez dans les parages pour la joie » (Elektra, 1992) et le bjork 1995. Dans les dernières secondes de « The Modern Things », une chanson qui nous dit que toutes les choses modernes existaient déjà bien des années avant qu’elles ne soient inventées, une dernière phrase résonne à plusieurs reprises comme si le disque tournait sur une plaque de vinyle dont l’aiguille aurait restée accrochée au bout d’une de ses faces. Curieuse ruse pour un album conçu pour être consommé et vendu sur CD. C’est un signe que la technologie, pour bjork, ne signifie rien s’il n’est au service de l’expression d’émotions authentiques. Parfois, il le transmet de manière résolument explicite, si crûment que ça en fait presque mal : « depuis qu’on a rompu, je remets du rouge à lèvres, et je suce ma langue pour te rappeler », chante-t-il sur le beau « Peut-être Peut-être ». « , une de ces chansons de la torche de la capsule spatiale si emblématiques de la maison, dont il perfectionnera magistralement la formule plus tard. « Homogène » (1997).

honnêteté brutale

La musique de bjork admet plusieurs couches de lecture, différents degrés de construction et de déconstruction, différentes échelles avec lesquelles démêler et appréhender leurs chansons, pour une raison la plupart d’entre elles sont la viande de tant de remixes, mais ce qui n’a ni piège ni carton, c’est la sincérité écrasante de des paroles toujours transparentes, honnêtes avec elle-même et avec l’auditeur, du moins dans cette première étape de sa carrière. « Army of Me », avec ce son industriel lourd qui suggère que des fragments de métal entrent en collision quelque part dans l’espace, est né d’une exhortation à son frère d’arrêter de s’apitoyer sur son sort. Le trip hop hétérodoxe et aride de « Enjoy » (il est produit par Tricky pour une raison) a une qualité martiale similaire, bien que plus sensuelle, en accord avec des paroles qui jouent avec les peurs liées au sexe. Tout comme cet hommage intime au pouvoir de guérison de la musique – « mes écouteurs m’ont sauvé la vie » – c’est « Headphones », toujours avec Tricky. La même sensation d’amour absolument déchaîné se dégage de « I Miss You », avec ses bongos africains (percussion, eye, de Talvin Singh), ses cuivres jazz courtoisie de Gary Barnacle et ce happy ending qui fait référence aux tropiques. Et quand regarder à l’intérieur ne suffit pas, elle puise dans le réalisme magique : que ce soit celui qui se niche en elle, comme dans le magnifique « Cover Me » (avec le clavecin de Guy Sigsworth, qui travaillera plus tard aux côtés de Madonna, ça vous dit quelque chose ?) ou celle qu’il emprunte à García Márquez – via son ami Sjón, l’écrivain islandais – dans le fantastique « Isobel », viande musicale de l’ère électronique, l’une des rares compositions qui soutiennent encore ses plus récentes ceux, comme celui qu’il a offert à Primavera Sound il y a quelques années. Broadway et le jazz étaient dans son esprit depuis qu’il était enfant et avaient nourri le répertoire de « Gling Glo » (One Little Indian, 1990), il n’est donc pas étonnant qu’il s’essaye aussi à l’un des grands moments de l’album, ce « It’s Oh So Quiet », un original allemand popularisé par la nord-américaine Betty Hutton.

Je ne reviendrais jamais bjork sonner avec une humeur aussi expansive, limpide et naïve que dans « Publier » (Année mille neuf cents quatre-vingts-quinze). Un an plus tard arriverait ce paquet piégé des mains d’un fan dérangé, sa propre attaque contre un journaliste à l’aéroport de Bangkok, son départ de Londres pour Malaga pour échapper aux péages ingrats de la célébrité et au chemin introspectif et quelque peu taciturne entrepris dans le aussi remarquable « Homogène » (1997). Et notre recherche infructueuse de talents dans une orbite similaire, qui a commencé avec Leila et se termine pour l’instant avec Arca, l’un de ses plus récents alliés.

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Ça y est, à bientôt cher passionné(e) de musique.
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